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Bastien Pelus, l’Architecte des Possibles au Goût du Vertige.

Portraits

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02/04/2026

Bastien Pelus, l’Architecte des Possibles au Goût du Vertige.

Dans la lumière claire d’un matin d’octobre, il parle sans emphase. Il dit « j’ai eu de la chance » comme d’autres diraient « il a plu ». Mais derrière cette modestie tranquille se dessine un parcours d’une rare intensité, tendu par l’exigence, nourri par le dépassement, guidé par une fidélité profonde à ce qui l’a construit.

 

Bastien Pelus est né entre Chalon-sur-Saône et Tournus, dans ce paysage de Bourgogne où la campagne respire large et où les villages conservent la mémoire des gestes anciens. Son père travaillait à La Poste, sa mère à la mairie, deux fonctionnaires, deux figures de stabilité. Rien ne le prédestinait à l’itinérance, aux concours nationaux, aux ateliers d’exception. Rien, sinon un grand-père.

 

Ce grand-père, paysan de métier, était surtout un homme d’atelier. Tourneur-fraiseur sur le métal, bricoleur inspiré du bois, il forgeait, assemblait, réparait. Bastien l’accompagne dès six ans. Il ne touche pas aux machines. Il observe. Il porte. Il regarde naître un escalier, une charpente, un outil façonné à la main. Il apprend sans le savoir la patience, la précision, la noblesse du geste. Ce n’est pas encore une vocation. C’est une imprégnation.

 

À l’école, il est un élève solide, sérieux, appliqué. Primaire, collège : « très scolaire », dit-il. Il aurait pu suivre une voie classique. Mais déjà, quelque chose résiste aux rails tracés. Le sport occupe une place centrale. Le judo surtout. Le dojo devient une seconde école. Là, il découvre le code moral, la rigueur, le respect, le dépassement de soi. La compétition n’y est pas vanité, mais ascèse. Tomber, se relever, recommencer.

 

Il y a dans le judo une discipline intérieure qui préfigure celle des Compagnons.

 

Le déclic se fait au collège. Il choisit la voie professionnelle, malgré les réticences convenues attachées aux « filières du bâtiment ». Un professeur de lettres, atypique, lucide, comprend le mouvement profond : « S’il veut faire ça, qu’il y aille. » Ce sera le bois.

 

Il découvre l’Institut Européen de Formation des Compagnons du Tour de France à Mouchard presque par hasard, par le bouche-à-oreille d’un camarade judoka. Une porte ouverte. Un stage découverte. L’internat. La camaraderie. Et surtout l’exigence. Il entre en 2009. Il en ressort en 2012 transformé.

 

À Mouchard, il découvre un cadre. Non pas une discipline sèche, mais un environnement où le travail devient une éthique. Des formateurs marquants, exigeants, inspirants. Des professeurs passionnés. Une rigueur qui ne se négocie pas. Bastien ne parle pas de contrainte, il parle de chance. Celle d’avoir été « cadré », porté vers le haut, inscrit dans une tradition.

 

Il s’y distingue rapidement. En 2011, il obtient la médaille d’or nationale du concours du Meilleur Apprenti de France en menuiserie. La remise de prix a lieu au Sénat. Ses parents sont là. Le sénateur de son territoire, fier de ces deux jeunes primés issus de sa commune, les honore publiquement. Bastien savoure moins la solennité du lieu que la reconnaissance du travail accompli.

 

Puis vient le Concours Général des Métiers, le plus ancien et le plus prestigieux concours scolaire français. À la Sorbonne, au milieu des lauréats des meilleurs lycées de France, il devient le premier élève de l’Institut des Compagnons à être primé en menuiserie. Il ne parle pas de gloire. Il parle de responsabilité, faire rayonner l’Institut, honorer ceux qui ont transmis.

 

Le dépassement devient une seconde nature. Il s’engage dans les sélections des Olympiades des Métiers. Préparation technique, préparation mentale. Gestion de la pression. Apprentissage de l’échec aussi, lorsque la qualification internationale lui échappe. Il en retient une leçon essentielle, ne pas tout réussir, accepter la limite, continuer.

 

En 2012, il entame son Tour de France. Lyon, Bordeaux, Avignon, Moûtiers en Savoie, Paris, Toulouse. Des entreprises exigeantes, des ateliers d’excellence, des chambres compagnonniques où l’on apprend autant à vivre qu’à travailler. En 2016, il est reçu Compagnon menuisier sous le nom de « Bourguignon, le Compas Réfléchi ». Le nom dit tout, la fidélité à ses racines et l’alliance de la mesure et de la pensée.

 

Mais Bastien ne s’arrête pas là. Il part en Irlande, chez le designer de renommée internationale Joseph Walsh. Un an et demi d’immersion totale. Il ne parle pas anglais. Il accepte un salaire modeste, des conditions exigeantes. Il réapprend tout, la langue, les codes, les méthodes. Il touche à une esthétique radicale, à un artisanat d’art poussé à l’extrême. Il en sort grandi, mais éprouvé.

 

C’est en Irlande qu’il rencontre celle qui partage aujourd’hui sa vie. Et c’est là aussi qu’il expérimente l’inconfort, la précarité, la remise en question. Une fin de collaboration brutale le décide à rentrer en France. Non par échec, mais par lucidité, il veut travailler avec des hommes et des femmes dont il partage les valeurs.

 

Il s’installe en Savoie, à Aime-La Plagne, dans cet écrin alpin où le bois est roi. Il rejoint d’abord l’entreprise Chevalier comme salarié. Puis l’évidence s’impose, il ne peut se contenter d’exécuter. Il veut concevoir, proposer, structurer.

 

Avec son associé, il développe un studio d’architecture intérieure et de conception sur mesure, La Feuille Blanche, adossé à la menuiserie traditionnelle. Un pont entre le savoir-faire artisanal et l’exigence contemporaine. Le menuisier devient chef d’orchestre, dialogue avec les architectes, suivi de chantier, relation client, vision globale des projets.

 

Entrepreneur à vingt-cinq ans, il n’enrobe pas la réalité : « beaucoup de sacrifices », dit-il. Moins de temps libre. Des revenus incertains. Du stress. Mais aussi une liberté profonde, la possibilité de bâtir, d’oser, de décider. Il parle de « déséquilibre » comme d’une condition féconde. Comme l’escalade qu’il pratique en montagne, entreprendre, c’est accepter le vide pour mieux maîtriser la prise.

 

 

Ce qui frappe, chez Bastien, ce n’est pas seulement la succession des réussites, concours nationaux, Tour de France, expérience internationale, création d’entreprise, mais la cohérence intérieure. Le fil conducteur est clair, exigence, fidélité, transmission.

 

Il n’idéalise rien. Il sait la dureté du métier, la pression des chantiers, la fragilité d’une jeune entreprise. Mais il cultive une rigueur héritée du judo, un sens du travail reçu des Compagnons, une curiosité nourrie par l’étranger. Il ne cherche pas la lumière. Il cherche la justesse.

 

Dans son nom compagnonnique, « le Compas Réfléchi », il y a un symbole. Le compas trace des cercles parfaits, mesure, ajuste, centre. Réfléchi ne signifie pas hésitant, mais pensé, médité. Bastien avance ainsi, avec précision et conscience.

 

À le regarder aujourd’hui, on comprend que son parcours n’est pas une suite d’opportunités heureuses, mais une construction patiente. Un jeune homme de campagne devenu artisan d’excellence, voyageur, entrepreneur, sans jamais renier ses racines.

 

Il appartient à cette génération qui ne sépare pas le travail de la quête de sens. Pour lui, réussir ne consiste pas à accumuler, mais à progresser, transmettre, bâtir juste.

 

Et s’il parle encore de chance, c’est peut-être parce que les hommes vraiment exigeants avec eux-mêmes savent que le talent n’est rien sans l’humilité.

 

S’il parle d’avenir, Bastien ne le fait jamais en théoricien. Il parle d’engagement.

 

À propos du réseau Alumni, il reste lucide, les réseaux peuvent être des gouffres à temps, des vitrines sans profondeur.

Mais il en perçoit aussi la force lorsqu’ils deviennent des lieux d’échange réels, au service des rencontres et de la transmission.

Pour lui, un réseau n’a de valeur que s’il relie concrètement des parcours, s’il permet à un ancien installé d’éclairer un jeune hésitant, s’il fait circuler les expériences plutôt que les images.

Il sait que le monde compagnonnique est puissant, mais parfois trop discret sur la richesse de ses trajectoires.

Mettre en lumière les entreprises issues de l’Institut, créer des passerelles entre métiers connexes, contribuer à faire évoluer les formations en lien avec la réalité du terrain, voilà ce qui donnerait sens à son implication.

Dans le projet Inova-Campus, il voit précisément cette possibilité.

Un espace où les savoir-faire dialoguent, où la formation s’ouvre aux enjeux contemporains, où l’on prépare non seulement des artisans, mais des concepteurs, des dirigeants, des esprits capables d’initiative.

Et si l’on lui demande ce qu’il dirait à un jeune qui hésite, il ne cherche pas la formule brillante. Il dit simplement, essayer.

S’investir. Ne pas avoir peur. Il a vu des adolescents perdus devenir solides parce qu’ils avaient accepté de donner du temps, de l’énergie, de la rigueur.

Il sait qu’une carrière n’est jamais une ligne droite, qu’on peut commencer menuisier et devenir entrepreneur, passer de l’atelier au bureau d’études, créer des ponts là où l’on croyait des frontières.

Ce qu’il retient, au fond, tient en deux mots qui se répondent, la rigueur et l’envie.

La rigueur pour construire droit. L’envie pour continuer d’avancer. Le reste, dit-il presque en souriant, se façonne en marchant.

 

À trente-et-un-ans, il n’est pas au sommet d’un parcours, il est en marche. Et c’est peut-être cela, la véritable réussite. Continuer d’apprendre. Continuer d’oser. Continuer de transmettre.

 

Certains bâtissent des ouvrages. D’autres bâtissent des entreprises. Lui bâtit un chemin solide, exigeant, ouvert sur lequel d’autres pourront s’engager à leur tour.

 

Et si l’on devait résumer Bastien en une image, ce serait celle-ci :

Un compas à la main, les pieds ancrés dans la matière, le regard tourné vers l’horizon.

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